Extractables & Leachables : Risk Assessment pratique (ICH Q9)

Extractables & Leachables : Risk Assessment pratique (ICH Q9)

Extractables & Leachables : comment décider quand des études E&L sont nécessaires sans over-testing

Dans les études Extractables & Leachables (E&L), les audits et les revues réglementaires se gagnent ou se perdent non pas parce que vous avez « beaucoup testé », mais parce que vous pouvez démontrer que vous avez évalué le risque et appliqué des mesures proportionnées.

C’est cette logique qui devient de plus en plus centrale dans la gestion E&L : identifier les dangers potentiels, évaluer l’exposition réelle du patient et construire un rationnel documenté, défendable et cohérent avec le risque.

Le problème pratique est toujours le même :

  • si vous testez tout, les coûts, les délais, les unknown peaks et les déviations analytiques augmentent, et vous devrez ensuite les expliquer ;
  • si vous ne testez pas lorsque c’est nécessaire, vous vous exposez à des findings GMP, des questions complémentaires dans le dossier, des CAPA et des retards réglementaires.

Ce qu’il faut, c’est un framework décisionnel audit-ready : clair, répétable et documentable.

Table des matières

  • Définitions opérationnelles : Extractables vs Leachables
  • Les 6 drivers du risque E&L
  • La règle d’or : Risk = Hazard × Exposure
  • Matrice de risque E&L prête à l’emploi
  • Decision tree : que faire en cas de risque faible, moyen et élevé
  • Quand les études E&L deviennent pratiquement obligatoires
  • Quand il est possible d’éviter des études dédiées
  • Les erreurs qui détruisent la défendabilité
  • Mini-checklist audit-ready
  • Conclusion
  • Voulez-vous une guide pratique complète sur les études E&L ?

1. Définitions opérationnelles : Extractables vs Leachables

La distinction entre extractables et leachables est fondamentale. Cependant, lors d’un audit, il ne suffit pas de répéter la définition théorique. Vous devez démontrer que vous savez la relier au risque réel pour le patient, la qualité du produit et la compliance.

1.1 Extractables

Les extractables sont des composés chimiques qui peuvent être extraits de matériaux, composants de procédé, systèmes de conditionnement ou dispositifs dans des conditions de laboratoire forcées.

Ils représentent le potentiel.

En pratique, une étude extractables cherche à comprendre quelles substances pourraient être libérées par un matériau s’il est soumis à des conditions agressives, comme des solvants, des températures élevées, des temps de contact prolongés ou des conditions de stress.

1.2 Leachables

Les leachables sont des composés qui migrent réellement dans le produit dans les conditions réelles d’utilisation, par exemple pendant la shelf-life, le stockage, le contact avec le packaging ou l’utilisation du dispositif.

Ils représentent le risque réel.

Lors d’un audit, la question implicite est toujours la suivante :

Existe-t-il un risque pour le patient ou pour la qualité du produit ? Et comment le contrôlez-vous ?

2. Les 6 drivers du risque E&L

Lorsque vous construisez un risk assessment E&L, le niveau de risque ne dépend pas d’un seul facteur. L’évaluation réelle naît de la combinaison de plusieurs éléments.

2.1 Voie d’administration

La voie d’administration est l’un des drivers les plus importants.

Les produits parentéraux, inhalés et ophtalmiques ont des seuils d’attention beaucoup plus stricts que les formes solides orales, car l’exposition du patient est plus directe et potentiellement plus critique.

2.2 Forme pharmaceutique

Les formes liquides sont généralement plus extractives que les formes solides.

Un comprimé ou une gélule tend à présenter un risque E&L plus faible qu’une solution, une suspension, une formulation injectable ou un produit inhalé.

2.3 Pouvoir extractif de la matrice

La composition du produit peut augmenter ou réduire le risque d’extraction.

Les facteurs particulièrement pertinents incluent :

  • solvants organiques ;
  • surfactants ;
  • pH extrêmes ;
  • propulseurs ;
  • formulations complexes ;
  • excipients à fort pouvoir solubilisant.

Plus la matrice est extractive, plus la probabilité que des composés chimiques migrent du matériau vers le produit est élevée.

2.4 Temps de contact

Le temps de contact change radicalement l’évaluation.

Un contact de quelques minutes pendant un procédé de fabrication n’a pas la même signification qu’un contact de plusieurs mois ou années pendant la shelf-life du produit.

2.5 Température et conditions de stress

Les températures élevées ou les conditions de stress peuvent augmenter la libération de substances.

Exemples typiques :

  • stérilisation ;
  • irradiation gamma ;
  • cycles freeze-thaw ;
  • incubations ;
  • stockage accéléré ;
  • conditions critiques de transport.

2.6 Matériau et complexité de la formulation

Tous les matériaux n’ont pas le même profil de risque.

Les matériaux tels que les caoutchoucs, les élastomères, le PVC plastifié, les adhésifs, les lubrifiants et les plastiques complexes exigent plus d’attention que des matériaux plus inertes, comme le verre de Type I ou le PTFE.

Extractables & Leachables (E&L) GMP – Guide Opérationnel Risk-Based pour des Décisions Défendables en Audit FDA/EMA

3. La règle d’or : Risk = Hazard × Exposure

Si vous souhaitez utiliser un langage efficace lors d’un audit, la synthèse la plus claire est la suivante :

Risk = Hazard × Exposure

3.1 Hazard

Le hazard représente la dangerosité intrinsèque des substances potentiellement relargables.

Il peut inclure :

  • toxicité générale ;
  • génotoxicité ;
  • présence de métaux ;
  • substances sensibilisantes ;
  • composés avec des limites toxicologiques très basses ;
  • impuretés au profil peu connu.

3.2 Exposure

L’exposure représente l’exposition réelle du patient.

Elle dépend de :

  • dose journalière ;
  • fréquence d’administration ;
  • durée de la thérapie ;
  • concentration estimée du leachable ;
  • voie d’administration ;
  • population cible.

Les E&L ne sont pas une « chasse aux pics ». Ils constituent une gestion structurée du risque pour le patient et pour la qualité du produit.

4. Matrice de risque E&L prête à l’emploi

En pratique, une matrice simple basée sur les éléments suivants fonctionne bien :

Probabilité de leaching × Sévérité de l’impact

Une matrice Low / Medium / High est souvent suffisante, car elle est :

  • rapide à compléter ;
  • facile à expliquer ;
  • défendable si les critères sont justifiés ;
  • adaptée à une intégration dans une SOP, un rapport ou un risk assessment.

La valeur ne réside pas dans une mathématique complexe. Elle réside dans la cohérence et la traçabilité des règles que vous choisissez.

4.1 Probabilité de leaching

Probabilité élevée

Exemples de conditions à probabilité élevée :

  • produits liquides ou contenant des solvants ;
  • contact prolongé ;
  • températures élevées ou stress ;
  • élastomères ;
  • PVC plastifié ;
  • matériaux complexes ou peu caractérisés.

Probabilité moyenne

Exemples de conditions à probabilité moyenne :

  • liquides aqueux ;
  • polyoléfines standards ;
  • contact modéré ;
  • matériaux connus, mais avec des données pas totalement représentatives.

Probabilité faible

Exemples de conditions à probabilité faible :

  • formes solides orales ;
  • verre de Type I ;
  • PTFE ;
  • contact minimal ;
  • matériaux compendiaux largement utilisés.

4.2 Sévérité de l’impact

Sévérité élevée

Exemples de scénarios à sévérité élevée :

  • produits parentéraux ;
  • produits inhalés ;
  • produits ophtalmiques ;
  • populations fragiles ;
  • dose élevée ;
  • usage chronique ;
  • exposition directe à des tissus sensibles.

Sévérité moyenne

Exemples de scénarios à sévérité moyenne :

  • liquides oraux ;
  • produits avec exposition répétée ;
  • formulations à capacité extractive modérée.

Sévérité faible

Exemples de scénarios à sévérité faible :

  • formes solides orales ;
  • contact indirect minimal ;
  • matériaux très connus et compendiaux ;
  • faible exposition du patient.

5. Decision tree : que faire en cas de risque faible, moyen et élevé

Un bon processus E&L doit conduire à une décision claire.

Il ne suffit pas de classifier le risque : vous devez relier chaque niveau de risque à une action proportionnée.

5.1 Si le risque est faible

Scénario typique :

  • formes solides orales ;
  • matériaux compendiaux ;
  • faible pouvoir extractif ;
  • contact limité ;
  • données historiques disponibles.

Dans ces cas, les éléments suivants peuvent souvent suffire :

  • conformité compendiale ;
  • déclarations du fournisseur ;
  • données historiques ou littérature applicable ;
  • rationnel écrit ;
  • change control sur le fournisseur ou le matériau ;
  • évaluation documentée de l’absence de criticités.

5.1.1 Exemple pratique

Comprimés ou gélules en flacon HDPE.

Le risque peut être justifié comme faible si :

  • la matrice est peu extractive ;
  • la voie d’administration est orale ;
  • le matériau est connu et largement utilisé ;
  • des données compendiales ou supplier data applicables existent ;
  • il n’y a pas de conditions de stress pertinentes.

Dans ce cas, l’objectif n’est pas de « ne rien faire », mais de documenter pourquoi des études dédiées ne sont pas nécessaires.

5.2 Si le risque est moyen

Scénario typique :

  • liquides oraux ;
  • nouvelle combinaison matériau/produit ;
  • données fournisseur partielles ;
  • matrice modérément extractive ;
  • contact significatif, mais non extrême.

Approche efficace :

  • gap assessment des données fournisseur ;
  • vérification de la représentativité des données disponibles ;
  • éventuel screening extractables ciblé ;
  • évaluation toxicologique basée sur TTC, PDE ou approche équivalente ;
  • définition de contrôles et monitoring proportionnés.

Ici, vous gagnez en évitant deux erreurs opposées :

  • inertie : « ce n’est pas nécessaire parce que nous ne l’avons jamais fait » ;
  • over-testing : « faisons un full leachables sur tout ».

5.3 Si le risque est élevé

Scénario typique :

  • produits injectables ;
  • produits inhalés ;
  • produits ophtalmiques ;
  • dispositifs combinés ;
  • nouveaux matériaux ;
  • élastomères ou adhésifs critiques ;
  • contact long ;
  • formulations fortement extractives.

Attente réaliste :

  • étude extractables structurée ;
  • étude leachables réelle ou simulée ;
  • implication du toxicologue ;
  • évaluation des unknown peaks ;
  • définition de limites acceptables ;
  • stratégie de lifecycle control ;
  • monitoring et change control.

Pour les produits à haut risque, le système doit démontrer que le packaging, les composants et les matériaux en contact avec le produit protègent le produit et ne compromettent pas sa qualité ni sa sécurité.

6. Quand les études E&L deviennent pratiquement obligatoires

Sans détour : il existe des scénarios dans lesquels l’absence d’évidences E&L solides vous expose presque certainement à des questions réglementaires, des demandes complémentaires dans le dossier ou des findings.

Exemples typiques :

  • injectables stériles ;
  • produits inhalés ;
  • sprays nasaux ;
  • produits ophtalmiques ;
  • seringues préremplies ;
  • stylos et auto-injecteurs ;
  • dispositifs combinés ;
  • nouveaux matériaux ;
  • changement de fournisseur sur composants critiques ;
  • changement de matériau dans les systèmes de fermeture ou composants en contact avec le produit ;
  • packaging primaire avec contact prolongé ;
  • matériaux élastomériques ou adhésifs proches du produit.

Dans ces cas, le risk assessment peut aider à définir le scope des études, mais il peut difficilement justifier l’absence totale d’évidences.

7. Quand il est possible d’éviter des études dédiées

Vous pouvez éviter des études dédiées uniquement si le rationnel est bien rédigé et soutenu par des évidences.

Exemples typiques défendables :

  • formes solides orales avec matériaux largement éprouvés et conformes aux pharmacopées ;
  • contact indirect ou secondaire ;
  • contact très bref ;
  • données historiques applicables ;
  • même matériau, même matrice et mêmes conditions d’utilisation ;
  • conformité compendiale complète dans un contexte à faible extractivité ;
  • aucun changement pertinent de matériau, fournisseur, procédé ou packaging.

7.1 Formulation à éviter

« Ce n’est pas nécessaire parce que cela a toujours été fait ainsi. »

7.2 Formulation correcte

« Une étude dédiée n’est pas nécessaire parce que les données X/Y/Z démontrent que le risque est faible dans ce contexte spécifique d’utilisation. »

La différence est énorme : la première phrase relève de l’habitude, la seconde du contrôle du risque.

8. Les erreurs qui détruisent la défendabilité

Même si vous avez réalisé des tests, vous pouvez perdre en défendabilité si le rationnel est faible.

8.1 Over-testing sans rationnel

Réaliser des tests trop larges ou dans des conditions excessivement agressives peut générer des pics non représentatifs, des unknowns et des résultats difficiles à expliquer.

Le problème n’est pas seulement le coût. Chaque résultat inattendu doit être évalué, justifié et géré.

8.2 Utiliser des supplier data sans gap assessment

Les données fournisseur sont utiles, mais elles ne doivent pas être acceptées automatiquement.

Vous devez vérifier si elles sont représentatives par rapport à :

  • matériau réellement utilisé ;
  • procédé de fabrication ;
  • solvants ;
  • temps de contact ;
  • température ;
  • irradiation ;
  • stérilisation ;
  • formulation ;
  • voie d’administration.

8.3 Composants mineurs oubliés

De nombreux risques E&L proviennent de composants apparemment secondaires.

Exemples :

  • étiquettes ;
  • adhésifs ;
  • O-rings ;
  • lubrifiants ;
  • joints ;
  • tubulures ;
  • filtres ;
  • composants single-use ;
  • parties « non évidentes » du système.

Lors d’un audit, oublier un composant mineur peut peser autant qu’une erreur dans l’étude principale.

8.4 Absence de lifecycle control

Le risque E&L ne s’arrête pas à l’étude initiale.

Il doit être maintenu sous contrôle via :

  • change control ;
  • qualification des fournisseurs ;
  • revue périodique ;
  • évaluation de nouveaux matériaux ;
  • mise à jour du risk assessment ;
  • gestion des déviations et des trends.

9. Mini-checklist audit-ready

Avant de clôturer un risk assessment E&L, vérifiez ces points.

9.1 Matériaux et composants

  • Ai-je cartographié tous les matériaux en contact direct ?
  • Ai-je évalué également les matériaux en contact indirect ou potentiellement pertinents ?
  • Ai-je considéré les composants mineurs comme joints, adhésifs, lubrifiants, filtres et tubulures ?
  • Ai-je vérifié d’éventuels changements de matériau ou de fournisseur ?

9.2 Classification du risque

  • Ai-je des critères clairs pour la probabilité et la sévérité ?
  • Ai-je défini ce que signifient Low, Medium et High ?
  • Ai-je justifié la classification avec des données ou un rationnel ?
  • Ai-je considéré la voie d’administration, la matrice, le temps de contact et la température ?

9.3 Décision sur les études

  • Ai-je une table « que faire » pour les risques Low, Medium et High ?
  • Ai-je justifié l’absence éventuelle d’études dédiées ?
  • Ai-je évalué si les supplier data sont représentatives ?
  • Ai-je défini les éventuels gaps à clôturer ?

9.4 Toxicologie et limites

  • Ai-je impliqué la toxicologie lorsque nécessaire ?
  • Ai-je défini des seuils, limites ou critères d’acceptabilité ?
  • Ai-je évalué les unknown peaks ou substances potentiellement critiques ?
  • Ai-je documenté le rationnel d’acceptabilité ?

9.5 Lifecycle et change control

  • Ai-je prévu un plan de lifecycle control ?
  • Ai-je relié le risk assessment au change control ?
  • Ai-je défini ce qui se passe en cas de changement de matériau, fournisseur, procédé ou packaging ?
  • Ai-je prévu une revue périodique lorsque applicable ?

10. Conclusion

Le point n’est pas de « faire E&L ».

Le point est de pouvoir démontrer que vous contrôlez le risque avec une approche proportionnée, répétable et défendable.

C’est cela qui résiste réellement en audit, dans les dossiers et lors des revues réglementaires : non pas la quantité de tests, mais la qualité du rationnel et la solidité des décisions.

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